À première vue, les vidéos humoristiques, les expressions devenues virales et l’univers « Kwatulu » pourraient donner l’impression qu’Ewing Sima appartient à cette génération d’artistes révélés par les réseaux sociaux. Son histoire raconte pourtant exactement l’inverse. Bien avant TikTok et Instagram, le chanteur congolais avait déjà traversé plusieurs époques de la musique de Kinshasa, découvert les tournées internationales et collaboré avec certains des acteurs les plus aventureux des musiques africaines contemporaines.
Chez lui, le numérique n’a donc pas créé l’artiste. Il lui a offert une nouvelle scène.
Une éducation musicale qui commence à Kinshasa
De son vrai nom Nsimba Sima Ewing, Ewing Sima est originaire de Kinshasa. Comme beaucoup de chanteurs congolais, ses premiers rapports avec la musique passent par l’église et la chorale. Son environnement familial participe également à cette formation précoce, notamment à travers un oncle bassiste.
Mais son parcours va rapidement s’éloigner du cadre traditionnel.
En 2006, il rejoint Konono N°1, formation devenue mondialement connue pour son utilisation des likembés électrifiés, des percussions et d’un système d’amplification volontairement brut. L’orchestre développe depuis Kinshasa une musique difficile à enfermer dans une catégorie : traditionnelle par ses instruments et certains de ses rythmes, mais presque industrielle et électronique dans sa texture.
Pour un jeune chanteur, intégrer un tel groupe signifie déjà apprendre à penser la musique au-delà des frontières habituelles. En 2008, Ewing Sima part notamment en tournée en Scandinavie avec la formation, passant par la Suède, le Danemark et la Norvège. (urbantrackz.fr)
Avant la carrière solo, l’expérimentation
Cette période permet surtout de comprendre une caractéristique qui restera présente tout au long de son parcours : Ewing Sima ne semble jamais avoir envisagé la musique comme un territoire fermé.
Autour de cette époque naît notamment Tout Puissant Mukalo, formation à laquelle il participe avant que son parcours ne croise celui d’un projet particulièrement ambitieux : DRC Music.
En 2011, Damon Albarn réunit à Kinshasa plusieurs producteurs internationaux pour enregistrer en quelques jours l’album Kinshasa One Two. Autour du fondateur de Gorillaz apparaissent notamment Dan the Automator, Actress, Totally Enormous Extinct Dinosaurs, Richard Russell ou encore Jneiro Jarel.
Ewing Sima apparaît directement sur « African Space Anthem (A.S.A.) », produit avec Jneiro Jarel, tandis que Tout Puissant Mukalo participe également au morceau d’ouverture Hallo. L’album, publié par Warp au profit d’Oxfam, rassemble plus de cinquante musiciens congolais. (Oxfam International)
Cette séquence est importante : bien avant que les hybridations entre musique électronique occidentale et scènes africaines deviennent omniprésentes dans les festivals européens, Ewing Sima se trouve déjà au cœur de ces échanges.
Trouver une identité après les collectifs
Passer par des formations fortes comporte néanmoins un défi : parvenir ensuite à exister sous son propre nom.
Ewing Sima développe progressivement une carrière personnelle en conservant cette capacité à passer d’un registre à l’autre. Les racines congolaises restent présentes, mais elles côtoient désormais des sonorités afro, urbaines et mélodiques.
La création de Sikoyo Music en 2017, avec des partenaires européens, accompagne cette volonté d’indépendance et renforce son implantation en Europe.
La scène reste parallèlement déterminante. Il accompagne notamment Jupiter & Okwess sur plusieurs dates françaises et se produit dans différents festivals. Là encore, le rapprochement est cohérent : la formation de Jupiter Bokondji appartient elle aussi à cette génération d’artistes qui refuse d’opposer patrimoine musical congolais, rock, énergie live et expérimentations contemporaines. (urbantrackz.fr)
Quand Ewing Sima devient lui-même le média
Le véritable changement de dimension intervient pourtant ailleurs.
À partir de 2023, Ewing Sima commence à publier régulièrement de courtes vidéos sur les réseaux sociaux. Une expérience banale — un voyage manqué qu’il décide de raconter avec humour — devient le point de départ d’une nouvelle aventure.
Il parle principalement en lingala, joue avec certaines expressions issues du kikongo, raconte des scènes ordinaires et développe progressivement son propre vocabulaire.
Parmi ces expressions, une va prendre une importance particulière : « Kwatulu ».
Le mot devient un gimmick. Puis un signe de reconnaissance. Et finalement presque une marque.
Ses abonnés deviennent les « Kwatuluzers ». À partir de là, le rapport entre Ewing Sima et son public change : il ne s’agit plus seulement d’écouter ses morceaux, mais d’entrer dans un univers avec ses codes, son langage et son humour. (Arts.cd)
C’est probablement ici que son parcours devient particulièrement contemporain.
Beaucoup d’artistes utilisent les réseaux sociaux comme de simples outils promotionnels : un extrait avant la sortie d’un single, un clip, quelques images de studio. Ewing Sima adopte la logique inverse. Le contenu possède sa propre existence et permet au public de découvrir une personnalité avant même, parfois, de découvrir la discographie.
Du gimmick à la marque
L’univers Kwatulu finit logiquement par quitter les écrans.
Ewing Sima développe une ligne vestimentaire autour de l’identité « Kwatuluzer – Tenue de la Gloire ». Le mécanisme est intéressant : une expression née dans des vidéos devient le nom d’une communauté, puis un élément visuel et commercial.
Musique, vêtements, humour et langue fonctionnent désormais ensemble.
Ce fonctionnement rappelle une mutation plus large de l’industrie musicale. L’artiste contemporain n’est plus seulement un producteur de chansons. Il peut être simultanément média, personnage, marque et animateur d’une communauté.
Dans le cas d’Ewing Sima, cette évolution ne signifie pourtant pas l’abandon de la musique.
Une discographie qui continue de relier les générations
Depuis le début des années 2020, le chanteur maintient un rythme régulier de sorties et de collaborations.
Après l’album Enjoy My Flow en 2020 viennent notamment Pesa Nga, Mon Doudou, « Courageux » avec Petit Fally, Ko Silika Te, puis plusieurs singles en 2024, parmi lesquels Pesa Vie Nayo Chance, Non Non et « Bonioma », enregistré avec Petit Fally et Amédé le Charismatique.
En 2025 arrive « Fancy Girl ».
Puis, le 15 janvier 2026, Ewing Sima publie « Wila Ngwaku », nouvelle étape d’une discographie qui continue de se développer parallèlement à son activité numérique. Il apparaît également en 2026 sur KIMPUMBULU. (Apple Music – Web Player)
Un artiste de plusieurs générations à la fois
C’est peut-être finalement ce paradoxe qui définit le mieux Ewing Sima.
Son histoire commence dans la chorale et les scènes musicales de Kinshasa. Elle passe ensuite par Konono N°1, les tournées européennes, les expérimentations de DRC Music autour de Damon Albarn et Jneiro Jarel, puis Jupiter & Okwess.
Et pourtant, une nouvelle génération peut aujourd’hui le découvrir pour une vidéo en lingala publiée sur TikTok.
Peu d’artistes réussissent à faire cohabiter ces différentes vies sans que l’une efface la précédente.
Chez Ewing Sima, elles semblent au contraire se compléter. L’expérience du musicien nourrit le performer. Le performer nourrit le créateur de contenu. Le créateur de contenu construit une communauté. Et cette communauté ramène finalement vers la musique.
De Konono N°1 à Kwatulu, la trajectoire d’Ewing Sima raconte ainsi autre chose qu’une simple carrière artistique : elle montre comment un musicien peut transformer près de vingt ans d’expériences en un langage qui lui appartient entièrement.
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